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Translating Charlotte Perkins Gilman' fiction into French

Si j’étais un homme (extrait)

« Si j’étais un homme… » voilà ce que disait toujours la jolie petite Mollie Mathewson quand Gerald s’obstinait à ne pas faire ce qu’elle voulait, ce qui arrivait rarement.

Voilà ce qu’elle disait par ce clair matin, en frappant le sol de sa petite pantoufle à talon-haut, tout ça par ce qu’il avait fait un tapage à cause de la facture, la grosse facture marquée du mot « rappel » qu’elle ne lui avait jamais donnée, par oubli la première fois et par peur la seconde. Et voilà qu’il l’avait maintenant reçue du postier lui-même.

 

Mollie était exactement comme on pouvait s’y attendre. Elle était un brillant exemple de ce que l’on appelle révérencieusement une vraie femme. Petite bien-sûr, une vraie femme ne saurait être trop grande ; et jolie, une vraie femme ne saurait manquer de charme. Fantasque, capricieuse, adorablement changeante, adoratrice de belles toilettes et « les portant bien », comme le veut l’expression. (Celle dernière ne se réfère pas aux vêtements eux-mêmes – ils ne se portent certainement pas bien – mais à une certaine grâce dans le maintien et l’attitude de celle qui les endosse et qui apparemment, ne concerne que quelques privilégiées.)

 

Elle était aussi une épouse aimante et une mère dévouée, habitée par « le goût du monde » et aimant « la société » qui va avec, et encore, s’occupait fort bien de son foyer pour lequel elle éprouvait une jalouse fierté, comme c’est d’ailleurs le cas pour la plupart des femmes.

 

S’il y eut jamais une vraie femme, c’était bien Mollie Mathewson, et pourtant, elle rêvait de tout son être qu’elle était un homme.

 

Et tout d’un coup, elle l’était !

 

Elle était Gerald, descendant rapidement l’allée, le dos droit et les épaules larges, pour attraper son train matinal, comme d’habitude, mais, il faut bien l’avouer, quelque peu en colère…

Un homme ! Un homme pour de vrai, avec juste ce qu’il faut de mémoire inconsciente pour lui permettre de reconnaître les différences.

 

Tout d’abord, la taille, le poids et l’épaisseur supplémentaire lui firent éprouver une étrange sensation, les pieds et les mains semblaient bizarrement larges et  ses longues jambes, droites et libres se balançaient en avant à un rythme qui lui donnait l’impression d’être sur des échasses.

 

Une fois cette impression disparue, elle fut remplacée par la nouvelle et délicieuse sensation, grandissant à mesure que la journée se déroulait, d’être de la bonne taille.

 

Soudain, tout lui allait. Son dos se moulait au dossier du siège, ses petits pieds s’ancraient confortablement au sol. Ses petits pieds ?... Non, ses pieds à lui ! Elle les examina attentivement. Jamais encore, depuis ses premières années d’école, ses pieds n’avaient connu une telle liberté et un tel confort. Ils se posaient fermement sur le sol quand elle marchait. Ils étaient rapides, souples, sûrs, comme lorsqu’elle avait, mue par un instinct inconnu, couru pour rejoindre le wagon et sauté à son bord.

 

Un autre instinct plongea la main dans une poche idéalement située pour de la petite monnaie, en produisant instantanément, automatiquement une pièce de 5 cents pour le conducteur et un penny pour le petit vendeur de journaux.

 

Ces poches lui firent l’effet d’une révélation. Bien-sûr, elle avait toujours su qu’elles étaient là : elle les avaient comptées, ridiculisées, rapiécées et même enviées. Mais elle n’avait jamais imaginé la sensation qu’elles procuraient.

 

Derrière son journal, elle laissa son esprit, ce drôle d’esprit composite, vagabonder de poche en poche, éprouvant le confort sécurisant de pouvoir accéder si aisément à tant de choses, instantanément attrapables, prêtes à la moindre urgence. Son étui à cigares lui procurait un confort chaleureux, il était plein ; son stylo à plume, fermement maintenu, était en sécurité à moins qu’elle ne se tint la tête en bas, avec ses clefs, crayons, lettres, documents, carnets, son chéquier et son portefeuille … subitement, dans un élan de puissance et de fierté profondes, elle éprouva ce qu’elle n’avait jamais éprouvé auparavant, le sentiment d’avoir en sa possession de l’argent, de l’argent durement gagné, son argent qu’elle pouvait donner ou garder pour elle sans qu’il lui soit besoin de supplier, de taquiner, de flatter. Son argent à elle…

 

Quand il prit place dans le train, à son siège dans le wagon fumeur, elle éprouva une autre surprise. Tout autour de lui se tenaient d’autres hommes, des travailleurs en transit comme lui, dont beaucoup étaient de ses amis.

 

Pour elle, ils étaient « l’époux de Mary Wade », « le fiancé de Belle Grant », « le riche M. Bonmarché » ou « l’aimable M. Beale ». Et ils se seraient tous découverts et inclinés avant de lui faire la conversation s’ils se trouvaient suffisamment près d’elle, surtout M. Beale.

 

Elle avait soudain l’impression d’ouvrir les yeux, de connaître les hommes, pour ce qu’ils étaient vraiment. La simple ampleur de ce qu’elle savait lui fit l’effet d’une surprise : tout un passé de conversations partagées depuis l’enfance, chez le barbier comme au club, échangées matin et soir dans le train, la connaissance des affiliations politiques de chacun, de l’état de leur commerce et de leurs projets, de leurs caractères, comme elle ne les avait jamais envisagées auparavant.

 

Ils s’approchèrent pour parler à Gerald l’un après l’autre. Il semblait assez populaire. Et comme ils parlaient, fors de ses nouveaux souvenirs et de ce nouveau savoir - un savoir qui semblait inclure l’esprit de chacun de ces hommes – une connaissance soudaine submergea l’ancienne conscience qui se cachait derrière la nouvelle : ce que les hommes pensent véritablement des femmes. [...]

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